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Disparition de Johnny Hallyday et France Gall : Une carrière exemplaire pour le secteur musical

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Johnny Hallyday en duo avec France Gall sur la scène de l’Olympia à Paris, le 15 août 2000 © BestImage

En l’espace d’un mois, deux piliers de la variété française sont décédés et c’est une partie du patrimoine musical français qui s’éteint. Il ne restera en effet que les chansons et les nombreux succès laissés par France Gall et Johnny Hallyday, témoignage également d’une époque bien révolue pour l’industrie du disque.

Car ne nous mentons pas, des carrières à la Johnny ou France Gall, il n’y en a que peu souvent et l’époque actuelle ne semble pas délivrer d’artistes susceptibles de remplacer de tels monuments discographiques. Ce ne sont même pas les volumes de ventes ou de diffusions qu’il nous faut comparer mais comment des albums dans les années 80 pouvaient avoir le plus souvent 4 ou 5 titres extraits, que l’on appelait 45 tours et aujourd’hui des singles. C’était le cas pour les albums Débranche ou Babacar de France Gall ou Rock’n Roll Attitude et Gang de Johnny Hallyday. Le seul album Gang signé Jean-Jacques Goldman qui ne comptait que 10 titres, a eu cinq extraits de celui ci et pas les moindre : Je t’attends, J’oublierai ton nom, Je te promets, Laura et l’Envie.

A noter que la discographie de Johnny Hallyday compte 50 albums studios, 29 lives et 165 singles. C’est juste un niveau de production presque inégalé sur une carrière.

De nos jours, la stratégie des maisons de disques et bien différente. Universal continue de soutenir des émissions comme The Voice avec certains succès comme Kendji Girac ou Les Fréro Delavega et le lancement d’artistes qui pourront prendre le relai et remplacer des carrières telles que Johnny Hallyday, Francis Cabrel ou Jean-Jacques Goldman semble plus qu’incertain au bout de plusieurs années. Le nombre d’élus est infime car même des artistes ayants eu un beau début de carrière au cours des années 1990 ou début 2000 ne peuvent prétendre à cette position.

Que ce soit Pascal Obispo ou Gérald De Palmas côté masculin ou Zazie voir même Mylène Farmer, les titres qui remportent un large succès auprès du public, c’est à dire un large passage en radio pendant plusieurs semaines entrainant des ventes d’albums ou des écoutes en streaming suffisantes se font de plus en plus rares. Je parle de ces artistes car ce sont des artistes qui il y a 10 ou 20 ans vendaient des millions de disques et dominaient par leur présence en radios ou télé. Il faut reconnaitre que même Mylène Farmer n’arrive plus à résister depuis plusieurs albums et ses singles disparaissent des ondes et classements juste quelques semaines après leur sortie. Il y a plusieurs raisons à cela, la plupart du temps il suffit d’un album moyen pour que le cycle se casse et qu’ensuite il n’y ait plus que les fans qui soient au rendez-vous. Pour Mylène Farmer, sa fan base est encore très importante ce qui lui permet de maintenir un certain niveau de ventes sans passages radios ni promotion et surtout de vendre des places de concert.

Mais la carrière de Johnny Hallyday et sa relation avec Universal pendant plusieurs décennies était révélatrice d’une carrière bien a part et d’une relation avec le public irremplaçable. Car il ne faut pas se le cacher, si Johnny sortait autant de disques studios c’est qu’il avait un cruel besoin de rentrées d’argent frais chaque année. Entre sa maison de disque et l’artiste, qui pour une bonne partie de ses succès n’en était que l’interprète, il y avait une interdépendance et une besoin de sortir des nouveautés en permanence. Universal a bien souvent donné des avances au taulier pour lui permettre d’acheter des somptueuses villas ou yachts de luxe. Le procès que Johnny Hallyday avait intenté contre Universal pour se libérer de sa maison de disque depuis plus de 40 ans, avait était l’occasion d’en apprendre plus sur la relation entre la major et le rocker français.  

Johnny avait des avances sur ses ventes, procédé qui est général est plus utilisé dans l’édition littéraire. Il touchait ainsi 1 million d’Euros d’avance par album studio et 500 000 Euros pour un live.

Le fait que Johnny ne soit finalement qu’interprète de ses chansons sur les dernières décennies était finalement un avantage dont Universal et lui même ont tiré parti.Ainsi, par ce procédé, Johnny a reçu des chansons de Michel Berger, Goldman, Obispo, son fils David ou d’autres participations signées Raphael, Miossec, M, Maxime Nucci… qui ont ainsi permis de traverser les décennies et de maintenir un son actuel et du sang frais pour sa carrière.

Si l’émotion était au rendez-vous et les français bien présents lors de ses funérailles, cela s’est aussi ressenti dans les ventes de musique sur 2017. Selon le bilan du SNEP pour l’année 2017, c’est le répertoire de Johnny Hallyday qui a été le plus acheté et écouté en streaming. Tout cela est notamment dû à son décès très proche de noël où ses multiples coffrets et compilations se sont très bien vendus que ce soit en téléchargement ou en support physique. C’est l’exemple même de l’artiste qui a traversé les décennies et qui a marqué de son empreinte la vie du public. Avoir ce type de pédigrée se fait de plus en rare et une fois que les artistes des années 60 / 70 et 80 auront disparus, les maisons de disques et les producteurs se retrouveront bien nus car ce sont les longues carrières qui sur le long terme permettent d’avoir un revenu assuré. Lorsque les droits de ces artistes seront tombés dans le domaine public, la liste de ceux qui seront la pour prendre le relai, et spécialement des carrières lancées dans les années 2000, sera bien plus maigre.

De nos jours, même après avoir vendu plusieurs millions d’albums, un accident industriel est vite arrivé et une carrière peut se terminer en quelques années ou les choses se compliquer très vite. Un simple exemple, James Blunt, artiste qui s’est fait connaître avec son album ‘’Back to Bedlam’’ paru a la fin de 2004 et écoulé à 11 millions de copies dans le monde, avec des nombreux hits comme ‘’ you’re beautiful’’, ‘’high ou ‘’goodbye my lover’’, au total, pas moins de 5 singles extraits, résultat aujourd’hui :  James Blunt qui continue de sortir un album tous les 3 ou 4 ans doit son plus gros succès ces derniers mois à un featuring sur le titre OK de Robin Schultz sur lequel il a posé sa voix. Ce n’est pas un hasard si les deux artistes sont signés chez Warner. Par cet exemple, je ne remet pas en compte la qualité ou le travail de James Blunt, artiste qui est d’ailleurs très sympathique au demeurant, mais cela prouve seulement que les carrières ne sont plus les mêmes depuis une vingtaine d’année et que cela aura de sérieuses conséquences sur la production, la qualité et la diversité de la musique produite.

Le cercle vicieux est bien ancré et ses influences sur la production et la qualité de celle ci se fait bien sentir. D’eux mêmes, les artistes n’ont plus la même motivation, se disant à quoi bon sortir un album si c’est pour aller au casse pipe. Donc oui le format de l’album semble bien voué à disparaître à terme à cause de cela. Si le but final c’est d’apparaître dans les listes de diffusion de Spotify, Apple Music ou Deezer, ou est l’intérêt de faire un album complet ?

De nos jours, on se rend bien compte que bien souvent dans un grande majorité d’albums, les titres les plus forts, les tubes en puissance, sont dans la première moitié de l’album, c’est pour cela que de nombreux albums sont aussi déséquilibrés, et donnent l’impression que beaucoup de titres ne sont que du remplissage. Les derniers albums de Pink ou Justin Timberlake font vraiment cet effet a l’écoute…

Tout ceci entraîne une réduction des budgets de production, moins de séances de studios, plus de composition et de production directement sur son ordinateur, moins d’acteurs dans la production et d’avis externes dans le processus d’enregistrement. Il serait bon en effet de se pencher sur ce phénomène qui n’est absolument pas saint et fragilise la filière musicale et la fameuse péréquation vertueuse, véritable support de toute l’industrie : Que les succès d’hier et d’aujourd’hui permettent ceux de demain est remis en cause.

De nos jours, produire et mettre sur le marché de la musique ressemble de plus en plus au casino car tout toutes les cartes ont été rebattues, il y a de plus en plus de court termisme dans un secteur qui se doit de penser à long, voir très long terme, et le fait que les rentrées financières soient à nouveau au rendez-vous grâce au streaming n’aidera pas le secteur à repenser l’ensemble de son modèle et à miser sur des longues carrières comme celle de Johnny Hallyday.

L’histoire nous a prouvé que la filière a bien souvent réagi avec retard, sans anticiper et souvent seulement en tenant des positions de défense comme cela a été le cas avec l’apparition de Napster.

Auteur : admin

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