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Médias, Musique, Cinéma : Chronique d’un monde digital

Interview de Bernard Miège, professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble

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Bernard Miege

Bernard Miège est professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble, spécialisé dans les sciences de l’information et de la communication. J’ai moi-même été son élève pendant plusieurs années et il m’a toujours guidé dans ma réflexion de part ses écrits et la qualité de son analyse long terme. Il s’est en effet depuis des années, penché sur les médias et les industries culturelles. C’est pour ces raisons qu’il a été distingué du titre de Docteur Honoris Causa par les universités de Suisse Italienne, Montréal, Bucarest et Kinshasa. Il participe encore à ce jour à de nombreux séminaires et colloques à travers le monde. Il était important pour moi de vous faire partager quelques échanges avec lui sur les industries culturelles et les médias, toujours en profonde mutation.

Pour Bernard Miège, Il n’y a pas un avant ou un après numérique. Le numérique intègre des tendances qui étaient à l’oeuvre antérieurement. Je suis un universitaire qui s’intéresse aux tendances lourdes, longues. Je ne fais pas de prévisions. La prévision est très difficile. En 2005-2007, je doute que beaucoup de gens auraient pu prévoir ce que sont devenus Facebook et un petit peu plus tard Twitter. Par contre, bien des choses annoncées ne se sont pas déroulées. Sur la musique, bien sûr que les majors sont contestées, mais certaines données professionnelles, même si elles sont remises en cause, tendent à prouver que le chiffre d’affaire de l’industrie de la musique avait retrouvé en 2013, son niveau de 2003 avec des offres différentes. Dans le cinéma, des pronostics similaires avaient été faits et l’industrie de la diffusion du film s’est réorganisée. Il est donc difficile de tirer des conclusions très précises. Pour la musique enregistrée depuis une dizaine d’année, on assiste à une fragmentation de la consommation par le biais de titres ou de listes. On dit que Deezer ou Spotify ne sont pas rentables mais ils ont pris une place tout en évoluant et bougeant beaucoup. Le portail va devenir un élément clé. Autre constat, c’est que l’offre change et que le numérique a accentué considérablement le « vivier » d’artistes non professionnels ou proches d’être professionnels mais c’est bien vers les portails qu’il faut se tourner car ils sont une façon de faire payer l’usage de la musique et de lutter contre le piratage ou la consommation non rémunérée.

« S’il y a un impérialisme américain aujourd’hui, il est dans le fait que les Etat-Unis mettent tous leurs oeufs dans le même panier, que sont les industries de la culture, de l’information et de la communication »

Les « «Big five » américaines et Samsung ont pris une importance considérable qui n’était pas prévisible à ce point. Elles ont des moyens financiers parmi les premiers de toutes les industries et achètent de nombreuses petites entreprises de façon défensive. De leur concurrence, va naître des pratiques nouvelles. Il y a des enjeux importants dans l’intermédiation (du producteur/ éditeur au consommateur) et il faut suivre cela. On ne le perçoit peut être pas encore bien, mais cela est central dans l’économie américaine. Presque à l’échelon de la planète, c’est là ou ils réussissent par rapport à l’économie traditionnelle où les Etats-Unis subissent une concurrence frontale avec la Chine. C’est comme si les Etats-Unis mettaient tous leurs œufs dans le même panier que sont les industries de la culture, de l’information et de la communication. S’il y a un impérialisme américain aujourd’hui il est là, pas ailleurs.

L'industrialisation des biens symboliques

L’industrialisation des biens symboliques : Les industries créatives en regard des industries culturelles par Philippe Bouillion, Bernard Miège et Pierre Moeglin Editions PUG

Luc Michat : Avec au cœur de cette stratégie, le Smartphone qui est désormais utilisé majoritairement pour utiliser par exemple des applications telles que Facebook, Twitter ou Vine et une croissance du nombre d’utilisateurs des Smartphones considérable que ce soit en Asie ou en Afrique avec une émergence de la classe moyenne ?

Bernard Miège : J’ai été à plusieurs reprises à l’étranger au cours de la dernière année, notamment en Chine ou j’ai été frappé de l’usage du micro-ordinateur qui reste très secondaire car les réseaux sont insuffisants alors que les gens que je voyais et qui font partie de la classe moyenne supérieure sont toujours sur leur smartphone. En Afrique, où je vais depuis longtemps et où j’ai des points de comparaisons, je n’aurai jamais imaginé ce qu’est en train de devenir la téléphonie mobile. Nous, européens, avons du mal à voir l’importance de ce phénomène car nous n’avons pas la même utilisation de l’informatique mais ceux qui n’avaient pas un niveau de développement comme le notre dans la micro-informatique personnelle sont passés directement au smartphone même si les différences de pratiques sont considérables.

LM : Pourquoi des secteurs comme la presse ou le cinéma sont arrivés à gérer et maitriser un peu mieux la mutation technologique et surtout à garder une certaine maîtrise de la distribution de leurs contenus qu’ils produisent ?

BM : La musique met en jeu des investissements bien inférieurs, c’est pourquoi les changements sont plus rapides. Pour le secteur de l’information d’actualités, le papier n’est pas fini, c’est une stratégie distinctive avec une présence sur tous les tableaux. Pour le cinéma, le catalogue est détenu par peu de firmes qui peuvent négocier avec les supports de diffusion. L’autre question demeure dans les barrières juridiques comme en France avec la chronologie des médias.

LM : La disparition du support physique au profit de support digitaux entraîne notamment une consommation qui penche plus vers le zapping, certaines études prouvent que les jeunes utilisateurs de streaming zappent dès les premières secondes et que 25 % des titres sont zappés au bout de 5 secondes, 50 % ne sont pas écoutés jusqu’à la fin. Ce type de comportement était marginal avec le support physique, le consommateur était presque contraint d’écouter l’intégralité du contenu d’un album. Quels enseignements pouvez-vous en tirer ?

BM : Le consommateur souffre de boulimie, il veut tout s’approprier sans en avoir le temps. Pareil avec les séries TV où le consommateur peut en payant ou non, regarder l’intégralité d’une série en un temps limité, il y a surconsommation.

LM : Beaucoup d’industries dans l’édition vont chercher la rémunération à l’acte ou un micro-paiement voir un abonnement mensuel comme pour la musique ou la presse ? C’est une tendance lourde ?

BM : Dans l’édition de livres scientifiques désormais, au lieu d’acheter ou feuilleter dans une librairie ou bibliothèque, je peux actuellement acheter le chapitre qui m’intéresse, c’est un changement profond.

LM : Et comment faire payer les digital natives qui se paient des produits technologiques très chers ou des spectacles eux aussi onéreux mais qui rechignent à payer quelques euros pour lire un journal ou écouter de la musique ?

BM : Il y a plus de bureaux de droits d’auteurs sur la planète qu’il y a 10 ou 20 ans, mais il y a deux méthodes pour faire payer les consommateurs. La méthode éducative ou la répression comme avec Hadopi qui ne marche pas. Ce que les majors de la musique sont arrivées à faire, c’est une méthode subreptive, avec des gens qui paient, mais différemment.

Auteur : admin

Usages, consommation, modèles économiques : Ce que change et implique le passage à un monde dématérialisé Ex Universal, France TV, Les Echos Passionné d'actu, de musique, cinéma, économie, nouvelles technologies...