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Médias, Musique, Cinéma : Chronique d’un monde digital

Le cinéma, le meilleur vecteur pour la vente de musique ?

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Par quel miracle, les films ou comédies musicales basés ou non sur la vie de groupes ou chanteurs connus se retrouvent à la fois portés en haut du box office et des ventes de disques ?

Alors que Yesterday de Dany Boyle vient tout juste de sortir, film notamment basé sur les titres des Beatles, où le rôle principal, Jack, se réveille dans un monde ou personne mis à part lui, ne connaît les Beatles… Sacré opportunité en effet pour un chanteur et musicien en herbe, car lui connaît par coeur les titres de John, Paul, Ringo et George.

Ce fulgurant intérêt pour les films musicaux, biopics ou comédies musicales depuis ces quelques années n’a rien du hasard. En effet, l’industrie cinématographique a bien saisi l’envie et le besoin des spectateurs d’aller sur des terrains connus et se faire bercer par des mélodies connues ou qui le deviendront par la suite pour les compositions originales. 

C’est donc assez surprenant que le cinéma comprenne une fois encore mieux les envies et les tendances des consommateurs que les responsables de la filière musicale, qui restent campés sur des positions parfois incompréhensibles et dont la seule préoccupation est : combien le streaming va rapporter ?, mais qui n’ont plus aucune vision depuis bientôt 20 ans sur ce que doit être une carrière pour justement pouvoir ensuite l’exploiter sur des décennies et faire des films comme Yesterday, Rocketman ou Bohemian Rhapsody sur des carrières très longues. Ce type de propos je le tiens malheureusement depuis de nombreuses années car suis assez attristé par la non réaction ou évolution du secteur musical.

Comme point marquant et d’entrée pour cette nouvelle période faste pour les comédies musicales ou films musicaux inspirés d’artistes à longue carrière, je prendrai la sortie du film The Greatest Showman, une production 20Th Century Fox, réalisée par Michael Gracey et co-produite par Hugh Jackman, tous deux Australiens. Preuve que Gracey était bien en vue pour les films musicaux, et vu l’énorme succès du Greatest Showman (qui aura une suite prochainement), il a été un temps sur le projet de Rocketman, le biopic d’Elton John, mais après des désaccords avec l’artiste, il a quitté le projet au profit de Dexter Fletcher, lui même réalisateur de Bohemian Rhapsody… Oui le monde des films musicaux est petit mais il commence à compter au Box Office. Quelques exemples, The Greatest Showman a rapporté 435 millions de dollars en salle pour un budget de 84, Bohemian Rhaspody, a ‘’seulement’’ coûté 52 millions, pour un retour sur investissement en salle de 903 millions à ce jour. Rocketman, toujours en exploitation a eu un budget de production de 40 millions de dollars, devrait finir sa carrière en avoisinant les 200 millions de dollars de recettes. Dans un autre domaine, A Star is born, le film produit produit et réalisé par Bradley Cooper, avec lui même à l’affiche accompagné de Lady Gaga réalise lui aussi un excellent score car le budget de production était de 32 millions de dollars et en a rapporté en salle 435 millions. Une belle plus value donc pour les producteurs dont les compagnies Joint Effort détenue par Bradley Cooper, Malpaso Productions, la société de Clint Eastwood mais aussi Live Nation, le leader mondial de l’organisation de concerts et spectacles, et tourneur de Lady Gaga.

Donc une histoire et de la musique déjà connue ou non et le tour est joué ?

Car, il faut bien comprendre que si les films ont eu un succès considérable comme c’est le cas de The Greatest Showman ou A star is born par exemple, les ventes de musique se sont envolées elles aussi de leur côté. Pour la comédie musicale tirée de l’histoire de la création du cirque Barnum et dont le principal personnage est Hugh Jackman, même si les critiques presses ont été parfois assassines, le public ne s’est pas laissé démonter et l’album a connu un succès inespéré. Les chansons écrites et composées par Benj Pasek et Justin Paul, un duo habitué des comédies musicales de Broadway, ont même réussis plusieurs exploits en Angleterre et dans le monde. En effet, l’album a égalisé en nombre de semaine numéro 1 au top l’album Sergent Pepper’s des Beatles avec 28 semaines en tête de façon non consécutives et de détrôner même Adèle de cette position. A ce jour, l’album dépasse les 2 millions de ventes en Angleterre et les 6 millions dans le monde depuis sa sortie. Il a été certifié album le plus vendu dans le monde en 2018 par l’Ifpi, l’Institution mondiale représentant l’industrie de la musique enregistrée, et à noter que signe des temps, 4 albums tirés de films sont dans le top 10. Je sais pas si cela a vraiment marqué les dirigeants des maisons de disques et labels, mais cela devrait leur indiquer quelque chose, une tendance ou une conséquence de comment est produite, distribuée la musique et de comment sont bâties les carrières des artistes. Pour moi, il y a en effet plusieurs enseignements à tirer de cette tendance. 

Premièrement, ces albums issus de comédies musicales ou de biopics d’artistes racontent une histoire. Que ce soit celle de Freddie Mercury, d’Elton John, PT Barnum dans The Greatest Showman, ou d’Ally et de Jackson Maine dans A star is born, il y a une histoire forte accompagnée par une musique puissante, mélodieuse qui accompagne parfaitement l’histoire. C’est probablement ce qui manque aujourd’hui aux artistes d’aujourd’hui, de continuer de raconter une histoire pour créer du lien avec le public. 

La disparition du support physique est l’une des plus grosse perte dans ce domaine, un album vinyl ou même un livret CD contenait des informations, des notes, des messages, des informations destinés au public. La montée en puissance du digital et la quasi disparition du support fait que ce lien s’étiole. 

Désormais, c’est beaucoup le plus le règne de la communication contrôlée via les réseaux sociaux Instagram, Facebook ou Youtube notamment et cela manque parfois d’originalité, sincérité ou spontanéité. Beaucoup d’artistes par exemple ont un site internet et ne s’en serve que pour faire de la promotion ou de la vente, c’est par exemple le cas de Lady Gaga ou Beyoncé pour lesquelles les sites internet ne sont fait que pour la promotion ou la vente. Mylène Farmer, elle, continue quand même de mettre beaucoup de contenus pour ses fans et son public. Il y a en effet toute une partie ou ses entrevues sont répertoriées et retranscrites pour le public.

Que ce soit la vie de PT Barnum, de Freddie Mercury, Elton John ou Ally et Jackson Maine, ce sont des histoires poignantes, rocambolesques, ou les artistes connaissent des hauts et des bas, des problèmes de carrière, de drogues, de boissons, d’enfance… La vie quoi, et c’est aussi ce que recherche le public. Même si George Michael, les Stones ou les Beatles faisaient parler d’eux pour des histoires de sexe, de drogues ou autres, il y avait un côté humain, fragile, honnête et sincère dans leur parcours. Et le fait que la presse en parlait à l’époque faisait que les fans pouvaient s’identifier à eux, à leurs problèmes, leurs faces cachées. Désormais, la communication des artistes est très contrôlée, les photos sont retouchées, et rare sont les écarts de conduites rendus publics comme cela a pu être le cas récemment pour Britney Spears ou Justin Bieber. 

Si les films musicaux et les albums qui en sont extraits fonctionnent si bien, c’est aussi que le public, avec le streaming, You Tube, les listes d’écoute ou la grande majorité des radios actuelles, n’ont plus ce média qui leur permettait de vraiment découvrir un album au complet.

Très peu d’artistes désormais arrivent à placer plus de deux singles extraits de leurs nouvelles productions ou albums. Il y a donc tout un côté de la promotion, de la recommandation qui est un peu grippé depuis l’arrivée du digital et que les médias que ce soit les radios ou presse spécialisée ont changé leurs habitudes vis à vis des artistes ou se raréfient tout simplement, pour la presse plus particulièrement. 

Il n’y a qu’à voir comment sortent les albums de Madonna et la durée de leur exploitation. tout au plus 3 ou 4 mois maximum pour des ventes de plus en plus basses. Pour son dernier album Madame X, album sans réelle orientation musicale et qui part dans tous les sens, Madonna a publié en moins de 2 mois, 5 titres promotionnels accompagnés de vidéos pour soutenir la sortie de l’album. En fait, c’est tout l’inverse de ce que faisait l’industrie du disque par le passé, pour qui, prolonger l’exploitation d’un album c’était espacer au maximum la sortie des titres singles pour en augmenter l’exploitation et l’exposition. Beaucoup d’artistes désormais comme la Madonne font tout l’inverse car ils savent la piètre qualité de ce qu’ils sortent, et que si les ventes ne se font pas auprès des fans dans les premières semaines, elle se feront en fait plus jamais… C’est donc exactement les mêmes techniques de distribution que dans le cinéma : marketing massif sur les premières semaines et tout retombe au bout de deux ou 3 semaines. La preuve, Madonna est entrée 4 ème au top français pour dégringoler de 20 places la semaine suivante alors que Lady Gaga est encore 7ème après 37 semaines dans le top, Queen et la Bo de Bohemian Rhapsody 35ème après 35 semaines de présence, ou encore l’album de The Greatest Showman, toujours classé après 18 mois sa sortie, et la France n’est absolument son principal marché. Pour preuve, aux US il est toujours 37eme, au UK l’album est encore 7ème après 80 semaines classés. Simplement ce dont ont toujours rêvé les producteurs de musique enregistrée.

Mais attention, concernant Madonna, elle est entré première du billboard 200 aux Etats Unis la semaine de sa sortie, pour littéralement se désintégrer la semaine suivante et se retrouver à la 77ème position. Comme signe de désaveu, d’humiliation pour elle, de désintérêt ou de signe vers la sortie et la retraite, y’a pas mieux.

Ce qui fait que ces albums de comédies musicales ou de biopics sur des artistes reconnus fonctionnent, c’est aussi parce que les chansons vont droit au but, le style de compositions pour The Greatest Showman le prouve bien, oui les paroles sont mièvres et probablement sans grand intérêt ou originalités. Mais une bonne chanson, un bon titre et un hit, c’est d’abord une bonne mélodie, et le thème de l’histoire de PT Barnum, de son cirque et son équipe en regorge. L’entrée en matière est parfaite avec le premier titre puis ensuite tout s’enchaine à merveille avec des balades, des titres chantés par toute la troupe, d’autres en duos, il n’y a pas à dire, les titres collent parfaitement au film et sont très entraînants. Mais, il n’y a rien de nouveau là dedans en fait, un bon compositeur de musiques de films comme James Horner, Alexandre Desplat, Hans Zimmer ou même Eric Serra avec Subway ou le Grand Bleu savent bien jouer des émotions du film et des images pour y intégrer leur musique. C’était aussi le cas pour la musique du film Drive qui collait parfaitement au film.

Donc si on se recentre bien sur le sujet, les gens veulent juste une histoire et de la musique pour les accompagner. Rien de bien nouveau. C’est pour cela qu’Hollywood surfe sur la vague et produit à plein régime des comédies musicales ou porte sur grand écran l’histoire de légendes vivantes ou disparues avec leurs plus grands hits. Là encore, que ce soit les titres extraits du film ou les compilations ou le back catalogue, tout en profite.

Par le passé, c’est seulement avec l’arrivée du vinyl et du 33 tours que raconter une histoire sur une période de temps de plus de quelques minutes  a été rendu possible. En 1954, bénéficiant de plusieurs innovations technologiques en studio mais surtout avec le 33 tours, Frank Sinatra a pu sortir ‘’ In the Wee Small Hours’’ 16 chansons qui racontent sa séparation avec Ava Garner, toutes bien ordonnées, pour raconter la perte de l’être aimé. C’est le premier artistes, grâce au 33 tours et à la possibilité d’y mettre plus de musique, à créer un album concept. Tant d’autres lui ont emboîté le pas, comme Pink Floyd avec The Wall, Marvin Gaye et What’s going on, ou bien sûr le légendaire Sergent Pepper’s des Beatles. 

Le digital, la musique dématérialisée, fait que de moins en moins de gens écoutent des albums, ils écoutent des titres, des listes de titres ou les quelques premiers titres. Ce qui fait que l’album en lui même n’a plus aucun sens selon certains artistes ou décideurs dans les maisons de disques. Sauf que les chiffres des ventes de musiques de films comme The Greatest Showman ou A star is born qui, de nombreux mois après leur sortie caracolent toujours en tête et sont toujours diffusé, appréciés et écoutés, montre bien l’erreur de jugement de certains soit disants sachants dans le secteur. On ne peut pas dire que la qualité de la production globale ces dernières années ait été si élevée et voir 4 albums issus de musiques de films classés parmis les 10 meilleures ventes devrait simplement inviter certains à ouvrir les yeux. 

Source : Ifpi

Le format a toujours décidé de l’orientation et de l’avenir de la musique. Que ce soit le 45 tours, le 33 tours, la cassette ou le CD, chaque format a apporté quelque chose de nouveau au secteur de la musique enregistrée. Sauf que cette fois ci, avec la disparition matérielle du support, le public se retrouve face à une infinie de possibilité, et comme lorsqu’on est devant un buffet à volonté, on a du mal à choisir. Mais la conséquence la plus notable selon moi, reste la fin de désir de posséder, de collectionner qui est ancrée chez toute personne fan d’un artiste ou groupe. Car en effet, tous les supports passés en revue plus haut, tous sont des moyens de collectionner, de garder, de personnaliser et qui représentent un lien affectif, émotionnel même avec l’artiste. Et oui, c’est bien le problème, car même une cassette pirate d’un concert des Grateful Dead aura une bien plus grande valeur pour le fan que n’importe MP3 ou titre en streaming. 

Même si c’est complètement à l’inverse de ce qui ce fait pour une grande majorité désormais d’artistes, revenir à plus de contenu, à distiller une histoire sur plusieurs titres, à avoir de la cohérence sur la production, mais vraiment raconter une histoire et ne pas mettre ensemble des titres sans aucun lien, rapport ni cohérence comme cela devient la norme dans le secteur semble être une piste de solution. En effet, pensant que l’album a fait son temps, on ne produit plus que des albums ou l’on fait du remplissage mais sans aucune cohérence artistique et le public n’est pas dupe et n’adhère pas du tout. C’est le cas avec Madonna depuis déjà plusieurs albums, mais son dernier Madame X vient d’atteindre des records car se trouver numéro 1 du billboard américain la semaine de la sortie et dégringoler ensuite à la 77ème place, pas sûr que cela grandisse et serve l’image de la Madonne. Semaine suivante, elle était même éjectée complètement du Billboard…

Il semble encore que de nombreux acteurs dans la musique enregistrée ne saisissent pas l’importance de la cohérence dans le fait de livrer plusieurs chansons. Que même si le format album est probablement voué à disparaître, l’auditeur, le public, lui, est tout de même en demande de cohérence, il souhaite qu’on lui raconte une histoire avec une suite logique et du sens dans l’enchaînement des chansons. On le sait bien depuis le CD, de nombreux responsables de labels, essayaient toujours de mettre les titres les plus forts, les probables hits ou singles tout en haut, ce qui faisait qu’on se retrouvait avec toutes les bonnes chansons dans la première moitié et à la fin, des titres plus communs, sans grand intérêt, présent pour faire du remplissage. Tout cela pour les écoutes en magasins avec le CD mais aussi pour le streaming également… 

Revenir à plus de responsabilité et de cohérence artistique serait déjà une bonne partie du chemin. On le voit, des albums enregistrés originaux qui sont contemporains comme The Greatest Showman ou A Star is Born rencontrent un succès planétaire inespéré et devrait montrer la voie à toute la filière pour retrouver de bonnes pratiques qui sont l’essence même de solides carrières et de ventes de musique sur le long terme. 

Auteur : admin

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