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Médias, Musique, Cinéma : Chronique d’un monde digital

Rencontre avec Elephanz

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Elephanz Time for a change

Jonathan et Maxime, sont deux frères à l’origine du groupe Elephanz né en 2008. Time for a Change est l’un des albums que j’écoute le plus depuis l’hiver dernier, un album qu’ils ont façonné tous les deux en sachant bien où ils veulent amener leur musique. Longue rencontre avec deux artistes bien lucides et conscients des évolutions du secteur musical à la veille de leur concert à La Cigale à Paris.

Luc Michat : Après une première sortie de l’album Time for a Change fin octobre 2013 et une date au nouveau Casino le 14 novembre dernier, vous avez fait plusieurs concerts et festivals cet hiver. Aujourd’hui, Jonathan et Maxime vous êtes à la veille de votre concert à la cigale, votre album Time for a Change est ressortit fin avril agrémenté d’une version deluxe avec 4 titres inédits, cela se passe plutôt bien ce premier semestre 2014 ?

Jonathan Verleysen : Ça se passe bien oui, on fait la Cigale demain, c’est une date qui compte et pour laquelle on se prépare depuis longtemps, c’est assez excitant de jouer à Paris. Nous sommes aussi galvanisés par la ressortie de l’album avec un nouvel artwork et de nouveaux titres. Nous n’étions pas rassasiés du studio même après y avoir passé plus d’un an. Après La Cigale, nous sommes à l’aube d’une vraie tournée partout en France et l’accueil dans les salles est incroyable depuis un an, donc on est assez biens.

« c’est comme si on avait déconstruit une statue pour reconstruire quelque chose d’un peu plus grand »

 

LM : Pour la version de l’album sortie fin avril, vous avez décidé de remanier complètement le tracklisitng, c’est assez rare de procéder ainsi, car moi depuis je suis perturbé, je dois être un des rares à encore écouter un album entier et dans l’ordre…

Maxime Verleysen : En fait, c’est comme si on avait déconstruit une statue pour reconstruire quelque chose d’un peu plus grand. On en avait envie et on a prit goût au studio, en s’apercevant aussi qu’en plus de composer des titres avec Jonathan, on avait petit à petit de nouveaux moyens afin d’ouvrir de nouvelles portes et depuis six mois on n’a pas cessé de composer.

JV : Ces titres auraient pu être à la setlist de départ, c’est juste qu’on a manqué de temps et d’argent pour tout enregistrer la première fois. Faire un album de dix titres, c’était peu pour nous qui avions déjà une cinquantaine de chansons.

LM : Cet album était prêt depuis longtemps ? Vous aviez déjà sortit un Ep en 2009 mais Time For a Change est sortit fin 2013, pourquoi ce délai ? Les maisons de disques n’osent-elles plus sortir de nouveaux artistes ?

JV : Non seulement ça, mais l’album, on l’a produit tout seuls. Naïve intervient juste pour la sortie et la mise sur le marché de l’album. On leur a apporté l’album finit et cela a été nos finances qui ont servi à l’enregistrement de l’album et elles ne sont pas extensibles à l’infini. Là, on a eu l’occasion d’avoir un petit peu plus d’argent ce qui nous a permis d’enregistrer les nouveaux titres et comme disait Maxime, de déconstruire pour reconstruire pour passer d’un album de 10 à 14 titres et ne pas ajouter vulgairement 4 titres à la fin.

LM : Le fait que vous ressortiez une version deluxe avec 4 titres inédits prouve votre confiance en ce support, le disque ? C’est une décision commune avec la maison de disques ?

JV : La maison de disque nous a offert l’opportunité de dire qu’on avait le temps, que cet album pouvait être développé sur la longueur car ils y croient beaucoup, et nous avons saisit la balle au bond pour ressortir cette nouvelle version et ce n’est pas fini car cette semaine va sortir un remix aussi. Il y a une telle attente et envie de bien faire avec un premier album que c’est comme une aquarelle, tu ne sais jamais quand t’arrêter, au risque parfois de mettre une couche de trop mais là je ne pense pas.

elephanz-shoot

LM : Quelle est votre position face au streaming qui globalement ne commence à rapporter vraiment que pour des artistes très connus ou très exposés sur les médias traditionnels que peuvent être la radio ou la télévision ?

JV : Il y a un moment, que tu t’en réjouisses ou pas, c’est là, et c’est comme de vouloir remonter le courant avec ta barque, le courant sera toujours plus fort, même en ramant le plus possible. On essaie de faire partie de cette grand messe du streaming. On est quand même dans une société qui tend vers le tout gratuit. Les gens veulent être sur listes et ne plus payer les places de concerts, ça devient bizarre. Tu fais de la musique pour être écouté, et en cela le streaming à réussit son pari. Même au bout de la planète, il y a ce sentiment d’immédiateté et cela a aussi ses avantages notamment pour la promotion. Il y a 10 ans, il fallait graver des disques et les envoyer, cela coutait un bras, aujourd’hui, tu fais un email avec un soundcloud et tu vois ce que cela donne. Donc il y a aussi du bon pour les artistes d’avoir des supports dématérialisés. Cela ne fait pas rentrer beaucoup d’argent, mais cela n’est pas grave dans un premier temps. Certains nous demandent par exemple pourquoi on ne sort pas l’album gratuitement comme l’avait fait Radiohead, mais ce qu’a fait Radiohead, cela ne peut s’appliquer à un groupe qui débute sa carrière comme nous. C’est au final plutôt sain que le public se fiche de savoir qui distribue le disque ou ce qui a été négocié, quel pourcentage avec la maison de disques, et en tant que public je n’ai pas envie de le savoir.

MV : Avant d’avoir été soit même dans la création, être artiste, et de vouloir prétendre en vivre, on ne s’imagine pas être dans l’illégalité quand on télécharge quelque chose et se dire je vais pouvoir l’avoir partout avec moi. Obtenir le titre, c’est aussi le signe d’un certain témoignage d’admiration de faire la démarche pour l’obtenir. Après, ce n’est pas prétentieux non plus de dire que tout travail mérite salaire. Je pense que si l’on demande à un groupe qui débute sa carrière, il n’aura pas la même opinion qu’après le troisième album.

« Sans les maisons de disques, il ne se passe plus rien pour la variété française, car ils ont besoin d’auteurs, de compositeurs de réalisateurs… et c’est la maison de disques qui met tout ce petit monde en contact »

 

LM : Pour vous, est-ce que les maisons de disques ont bien appréhendé ces questions de changement de modèle et de technologie ? Est-ce pas un peu schizophrène comme attitude d’être aussi pris en tenaille entre le disque qui est tout de même encore un support qui compte et qui rapporte beaucoup et le streaming qui est amené à prendre le dessus sur le téléchargement légal ?

JV : On n’a pas encore trouvé dans la loi comment rétribuer équitablement sur internet mais la disparition des dinosaures et des maisons de disques est un peu inéluctable car c’est un intermédiaire dont les artistes n’auront plus besoin. Le rôle d’une maison de disques est d’encadrer artistiquement un artiste. Nous concernant, nous ne sommes pas dans le modèle classique de tous les groupes et notamment des groupes qui vendent, et à ce stade, nous n’avons pas besoin des conseils artistiques de la maison de disques, c’était le cas au début. Aujourd’hui, on sait beaucoup mieux où l’on va. Sans les maisons de disques, il ne se passe plus rien pour la variété française, car ils ont besoin d’auteurs, de compositeurs de réalisateurs… et c’est la maison de disques qui met tout ce petit monde en contact. Pour la pop indé comme nous, c’est différent. La musique n’est pas comme le théâtre, elle n’est pas aussi subventionnée, si le public veut que ton groupe existe, il existera.

Z elephanz

LM : Et que vous inspire le succès de Fauve ?

MV : Justement, c’est l’exemple de groupe qui marche parce qu’ils ont été rigoureux, intègres et sont restés authentiques et tels qu’ils voulaient faire de la musique. Je ne sais pas si c’est par chance ou avec le talent mais cela marche et cela s’emballe. Je suis assez fan de ce groupe et cela ne m’étonne pas, j’ai rencontré le chanteur et il a bien cerné le milieu dans lequel il évolue et le groupe ne fait pas de compromis.

LM : Est-ce que justement dès le départ pour vous, il fallait trouver d’autres sources pour gagner sa vie autre que le disque ?

JV : Dans notre cas, on ne gagne pas assez notre vie avec le disque, c’est sur, et cela commence à devenir très difficile pour des artistes beaucoup plus gros que nous. Effectivement, il faut diversifier, travailler deux fois plus qu’il y a 20 ans, voir quatre fois plus, car il y a 20 ans, ta maison de disques te faisait vivre, elle te donnait des avances, elle te logeait. Je connais des gens qui vivent dans des apparts payés par la maison de disques, aujourd’hui c’est impossible, en tout cas pour nous. Donc, on écrit avec d’autres gens, on fait des remixes ou des DJ Sets, des concerts et notre musique est utilisée dans des supports de pub, d’émissions télés ou même des films.

LM : La synchro ou la musique de pub en est un exemple ? Après Volvo, Numéricable utilise Time for a Change ?

JV : Oui, Volvo a utilisé Time for a change pour 3 mois l’année dernière et Numéricable l’utilise pour 1 an depuis avril.

« Avec Maxime, on est deux gars un peu timides, c’est se faire violence que d’exposer notre vie comme ça »

 

LM : Vous êtes assez présents sur les réseaux sociaux, c’est quelque chose de naturel pour vous ce contact et cette relation avec votre public ?

JV : Pour notre maison de disques, nous ne sommes pas encore assez présents, mais nous animons notre page Facebook et une amie est notre Community Manager pour notre compte Twitter. Sur Instagram, on s’y est mis un peu tard, on a eu longtemps un Blackberry et on vient d’avoir un iPhone. Avec Maxime, on est deux gars un peu timides, c’est se faire violence que d’exposer notre vie comme ça. Je ne sais pas si on y prend goût, un petit peu, mais surtout, on prend le pli. C’est juste un clin d’œil, et ça permet de créer une communauté avec des gens qui te répondent, je ne suis pas sur que ce soit indispensable, mais c’est un petit booster.

LM : Cela remplace un peu le livret de l’album ? C’est une manière de garder le lien ?

MV : Je suis d’accord. Sans réseaux sociaux, tu auras moins de ventes, déjà qu’il n’y en as pas beaucoup. C’est créer un lien privilégié avec le public si tu veux qu’il fasse un geste vers toi.

JV : Du coup, c’est une exposition 360, du matin au soir. A l’origine, ce n’est pas notre manière de fonctionner. On sait faire des chansons et en parler, mais parler de nos fringues, ce n’est pas là qu’on excelle. C’est un don de soi qui est parfois nécessaire aujourd’hui.

LM : D’ailleurs vous allez pour la cigale utiliser evergig pour que les spectateurs postent leurs vidéos du concert afin d’en faire un clip ?

JV : Je pense que l’on va l’utiliser sur plusieurs titres, c’est notre management qui nous a parlé de cette plateforme, c’est un peu un baptême du feu demain

LM : Qui vous a fait écouter vos premiers disques ? Vos parents ? Ils ont eu une influence sur votre orientation musicale future ?

JV : On a écouté beaucoup de vinyles des Beatles ou Supertramp puis des artistes français comme Gainsbourg.

MV : Puis au collège ça a été l’époque de Skyrock et Fun Radio

JV : Mais à cette époque, ce qui passait à la radio c’était assez abjecte, il y avait le pire et le meilleur. Les années 90, c’était aussi Gala, Lou Bega ou les Spyce Girls et la radio ne rendait pas vraiment hommage à des groupes comme Blur ou Oasis. Moi j’écoutais plutôt Nostalgie et des copains me passaient aussi des cassettes de Nirvana.

Time for a change

LM : Et pour travailler sur vos titres, vous vous enfermez chez vous dans votre studio maison et vous cherchez le son qui vous conviendra ?

JV : On a arrêté de travailler de nuit car on ne sortait plus. On avait besoin de rencontrer du monde et de s’aérer aussi un peu. Maintenant, on bosse la journée, mais les débuts du groupe et les premiers enregistrements cela s’est passé la nuit. Cela a été comme ça pour le premier album. Désormais, on se retrouve le matin, début d’après midi on a un bout de chanson et en fin d’après midi on a un début d’instru et à 19 ou 20 H, on sort boire une bière, contents d’avoir un nouveau titre à faire écouter aux copains.

LM : On a du souvent vous attendre pour déjeuner ou diner alors à la maison ?

JV : On ne composait pas encore à cette époque, mais le dimanche, vu qu’on est quatre frangins, on faisait un orchestre.

MV : C’est notre papa qui nous a imposé de faire de la musique alors que cela nous aurait peut être pas effleuré l’esprit.

JV : On a fait de la musique de 7 à 14 ans, et à 14 ans, tu as assez de voix pour dire : je trouve ça naze, je veux plus en faire, et après, cela fait son chemin dans ta tête et tu y reviens quelques années après. Les petites filles, tu les inscrits au cours de danse, nous, c’était musique et Judo.

LM : Lors de la mort de Lou Reed, on vous a même vu parler du leader des Velvet Underground sur une chaîne info, comment on se retrouve ainsi sur le plateau de BFM TV ?

JV : En fait, on était sur le plateau pour parler de la sortie de notre disque car Lou Reed est mort la veille de sa sortie, et du coup, on était le groupe à dispo. Mais Lou Reed à compté pour nous aussi.

LM : Et dimanche dernier alors, rencontre avec David Guetta ?

JV : Oui, il est incroyable, c’est le DJ le plus connu du monde, très sympa, avec un look incroyable.

MV : C’est papa, on ne devient pas David Guetta par hasard, il a bossé.

« On n’a pas choisit l’anglais en pensant s’exporter, c’est la langue du rock »

 

LM : Le fait de chanter en Anglais vous permet justement de pouvoir vus exporter plus facilement comme des groupes comme Air ou Phoenix qui ont connu le succès et la reconnaissance via l’étranger ?

JV : On n’a pas choisit l’anglais en pensant s’exporter. Bien sur que cela nous déplairait pas, mais c’est plus immédiat pour nous de chanter en anglais avec notre musique, c’est la langue du rock. On va aller tourner au Japon, en Allemagne, en Angleterre ou aux Etats-Unis, mais ce sera dans un deuxième temps, après avoir bien travaillé en France.

MV : Dans d’autres pays comme l’Allemagne, vu qu’ils sont tous bilingues, cela choque moins, moi-même parfois, je peux chanter un Beatles sans même parfois comprendre ce que je raconte.

LM : Vous venez de Nantes, Nantes est un peu la Silicone Valley pour la musique en France, il y a réellement des installations et infrastructures qui vous ont grandement aidé pour votre musique ?

JV : On s’est construits en dehors, mais on a évolué et progressé à l’intérieur de ces structures. A la base, ce groupe est très familial et très intime. La Ville de Nantes met beaucoup de matériel et d’encadrement pour travailler et aller plus vite dans ta formation. On a un local dans lequel on est résidents, avec du super matériel pour répéter en studio, et le Stéréolux nous accueille bientôt en résidence en octobre prochain. Le terme de grande famille est plus médiatique que reflétant la réalité, pour moi ma famille c’est Max, ce n’est pas tellement les autres groupes nantais, mais il se passe beaucoup de choses et des vocations se créent tous les jours.

LM : Et donc la cigale c’est pour vous deux, c’est un mélange de grande attente avec aussi une certaine pression car plus d’exposition et de gens du métier ?

MV : On ne veut surtout pas parler de la presse ou des professionnels, j’espère qu’ils seront au loin. On prend un vrai plaisir dans les concerts car on a un vrai public qui a payé sa place, qui connaît l’album et qui a envie de nous voir. Cela fait un réel échange avec lui et c’est là-dessus que l’on va se concentrer. Les gens chantent beaucoup de chansons de l’album, c’est encore plus fort quand tu vois ça, car pour certaines chansons, on ne s’y attendait pas.

Clip du single « Time for a Change » :

 

 

Elephanz sera à l’affiche du festival « Tout un foin » Programmation et infos : http://www.toutunfoin.fr/

 

Auteur : admin

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